N’avez-vous jamais eu l’impression de ne pas vous comprendre ?
De ne pas savoir qui vous êtes vraiment, ce qui est bon pour vous, ce dont vous avez réellement besoin ? D’hésiter entre deux décisions qui semblent à la fois parfaitement justes et contradictoires parce qu’elles correspondent chacune à une part de vous particulière ? Deux parts de soi qui semblent tellement différentes et opposées l’une de l’autre, mais qui pourtant font bien partie de vous, vous appartiennent.
Oui, il y a des moments où nous avons l’impression d’être un nid de contradictions, voire d’incohérences. Nous pouvons vouloir la solitude et dans le même temps ressentir profondément le besoin d’être entouré·es. Être très raisonnable dans certaines situations et complètement spontané·e dans d’autres. Aimer la liberté et rechercher la sécurité. Être à la fois cellui qui ose et se sent invincible, et cellui qui a peur.
Alors, qui sommes-nous vraiment ?
J’ai longtemps cherché ”la vraie moi”
Cette impression d’être multiple m’a longtemps mis la tête à l’envers.
Je n’y comprenais rien et je cherchais des réponses. Je voulais trouver ma substantifique moelle. Me racler à l’os pour mettre à jour mon être profond. Découvrir ce qui, derrière tout les couches, était ”moi”.
Derrière cette quête, il y avait des questions évidentes : Qui suis-je vraiment ? De quoi ai-je besoin ? Pour quoi suis-je faite ? Quel est mon vrai chemin de vie ? Quelles sont mes vraies valeurs ?
Je cherchais une réponse définitive, quelque chose de magique qui révèlerait la pure essence de mon être.
Avec, en arrière-plan, cette impression désagréable d’être égarée, de ne pas savoir, de vivre un peu à côté de ma vie. Un fond d’anxiété, un mal-être diffus, la sensation de ne pas être exactement au bon endroit.
Je cherchais une réponse définitive, quelque chose de magique qui révèlerait la pure essence de mon être.
Et si cette réponse n’existait pas ? Et si mieux se connaître ne consistait pas à découvrir ”qui je suis vraiment” mais plutôt à identifier et accepter les différentes parts de soi qui nous constituent ? Comprendre comment elles se sont construites ?
C’est finalement une autre manière d’aborder la connaissance de soi qui s’est ouverte.
Les matriochkas entrent dans l’histoire
Bon. Et les matriochkas dans tout ça ? J’y viens.
Depuis plusieurs années, j’entretiens avec les matriochkas un lien particulier.
Le point de départ de ce lien, c’est Valérie*, ma psychothérapeute de l’époque.
Je me questionnais sur mes différentes phases de vie. Je ne comprenais pas comment je pouvais être aussi différente d’un jour à l’autre et je cherchais à mettre de la clarté dans ce sac de nœuds. Le travail thérapeutique m’avait emmenée vers la nécessité de me reconnecter avec mon enfant intérieur, la petite Frédérique.
Cette enfant que nous avons été peut être une porte d’entrée vers certaines dimensions de nous-mêmes que nous avons perdues de vue en grandissant : la spontanéité, la fraîcheur, la créativité, la capacité à éclater de rire. Elle peut aussi nous aider à regarder autrement toutes les règles, les injonctions, les croyances et les adaptations que nous avons progressivement accumulées dans nos valises de vie.

Or donc.
Lors d’une séance, j’évoque mes difficultés à rétablir le contact avec cette petite Frédérique. Elle semble se cacher et rester silencieuse. Valérie me parle de ”dissociation” et me dit, en riant à demi : ”Je ne vous ai jamais montré mes matriochkas ?”
Elle se lève de son fauteuil comme un ressort, saisit la grande matriochka posée sur la cheminée derrière elle — que je n’avais par ailleurs jamais remarquée — et s’assoit par terre en tailleur, face à moi. Je la sens joueuse. Il y a quelque chose de l’ordre de la jubilation.
Les cinq ”moi” sont différents parce que leur contexte de vie, leurs expériences et leur manière d’être au monde sont différentes.
Elle ouvre la grande matriochka, sort du corps de bois une deuxième matriochka, plus petite, qu’elle ouvre à son tour pour en sortir une troisième, puis une quatrième, jusqu’à la cinquième, minuscule. Valérie les aligne, la plus grande à gauche, la plus petite à droite. Les cinq matriochkas semblent me regarder.
Je sens qu’elle va me dire quelque chose d’important.
Elle m’explique que la toute petite matriochka, c’est moi enfant, et que la plus grande, c’est moi maintenant. Les trois autres me représentent à d’autres moments de ma vie. Les cinq ”moi” sont différents parce que leur contexte de vie, leurs expériences et leur manière d’être au monde sont différentes. Fatalement, je me dis que si je veux aller au bout de cette démarche de ”décomposition”, il me faudrait plus que cinq poupées. Huit ? Neuf ? Dix peut-être.
Mais tous ces ”moi” sont bien moi, font partie de moi, forment une seule et même personne. Moi, Frédérique. (Oulala… ça fait beaucoup de ”moi” !)
Aller vers soi sans effacer les versions précédentes
Après cette séance, l’histoire des matriochkas ne me lâche plus. Il me faut des matriochkas pour concrètement attribuer à chacune une période de vie. C’est évidemment de l’ordre du symbolique mais ça vire presque à l’obsessionnel.
Je connais un magasin spécialisé dans les matriochkas à Paris et je décide d’y aller lors de mon prochain passage. Entre temps j’en parle à Sabine*, une amie parisienne. Coïncidence ou synchronicité, son compagnon Aliosha* doit bientôt partir en Russie et elle propose qu’il me ramène des matriochkas. À son retour, je reçois les matriochkas bleues.

Je les aime ces matriochkas. Elles me racontent une histoire, symbolisent une étape décisive dans mon travail personnel. Elles sont un cadeau de Sabine et Aliosha, des personnes importantes pour moi. Et elles viennent de Russie.
Nous finissons par fusionner pour ne faire plus qu’une. Les matriochkas.
Quelques semaines plus tard, les matriochkas se rappellent de nouveau à moi.
Lors d’une séance de travail thérapeutique, on me fait faire un exercice de visualisation. Je suis dans mon ventre et il y a un escalier qui descend. En bas sont rassemblées toutes les Frédérique de toutes les périodes de ma vie : le bébé, l’enfant, l’adolescente, la jeune femme… Je descends les marches pour les rejoindre. Chacune leur tour, je serre les Frédérique dans mes bras. Puis nous nous prenons toutes ensemble dans les bras.
Nous nous rapprochons, nous serrons de plus en plus et finissons par fusionner pour ne faire plus qu’une. Les matriochkas.
Accepter d’être multiple pour mieux se connaître
Avec les matriochkas, j’ai mis le doigt sur quelque chose que je n’arrivais pas à comprendre : je peux être différente sans être une autre. Cette prise de conscience m’a fait l’effet d’une révélation et m’a apporté de la clarté.
La petite fille que j’ai été n’a pas disparu en grandissant. L’adolescente que j’ai été n’est pas devenue une étrangère. La jeune femme que j’ai été continue, elle aussi, d’exister quelque part en moi. Nous sommes, chacune, chacun, constitué·es de toutes nos phases de vie, de ce que nous avons vécu, de toutes nos expériences.
Et si la connaissance de soi était moins un absolu à atteindre qu’un chemin ?
Alors, il se peut que nous nous posions trop la question : ”Qui suis-je vraiment ?” Comme s’il existait quelque part une réponse définitive. Comme si nous devions toucher la vérité absolue de notre être pour enfin savoir quelle direction donner à notre vie et comment habiter le monde.

Et si la connaissance de soi était moins un absolu à atteindre qu’un chemin ? Un chemin fait d’explorations, d’expériences, de découvertes, de mouvements, de prises de conscience. Un chemin où nous apprendrions à reconnaître et accueillir tranquillement nos différentes parts de soi, sans chercher à les comprendre à tout prix, les départager ou les faire taire.
Je peux m’autoriser à être plusieurs à la fois. Porter en moi des parts qui se contredisent, des désirs qui s’opposent, des envies qui évoluent.
Être à la fois cellui que j’ai été et cellui que je deviens.
Ce que raconte la Gestalt-thérapie de notre façon d’être
Cette manière d’envisager la multiplicité fait écho avec la Gestalt-thérapie.
En Gestalt, le Self (qui n’est pas le même que le Self théorisé par le pédiatre et psychanalyste britannique Winnicott, 1896-1971) n’est pas une entité fixe ni une instance psychique à l’image du ”moi” freudien. C’est un processus propre à chacun·e, toujours en mouvement, qui caractérise notre manière d’entrer en contact avec notre environnement dans une situation donnée : c’est de l’ordre du kairos, c’est-à-dire de l’instant. Le Gestaltiste Serge Ginger l’exprime ainsi : « Ce n’est pas son ”être” mais son ”être au monde”, variable selon les situations. »
Le Moi gestaltiste est dynamique et en mouvement : je ne suis pas exactement la même personne selon les situations que je traverse.
Le Moi (toujours pas le ”moi” freudien), appelé aussi le Je, est l’une des fonctions du Self. Il renvoie à la responsabilité et participe notamment à nos choix, à nos décisions et à la manière dont nous nous engageons dans une situation à partir de nos besoins et désirs.
Le Moi gestaltiste est dynamique et en mouvement : je ne suis pas exactement la même personne selon les situations que je traverse. Et évidemment selon mon état émotionnel du moment.
Je peux être très affirmée dans un contexte professionnel et beaucoup plus timide dans une relation affective. Je peux avoir un énorme besoin de solitude à une période de ma vie et rechercher davantage la présence des autres à une autre.

Ce n’est pas de l’incohérence. C’est la vie qui bouge, et nous bougeons avec elle. Cette approche nous rappelle que nous ne sommes pas figé·es dans une définition de nous-mêmes.
Si notre histoire compte et que nous sommes constitué·es par notre vécu, nous ne sommes pour autant pas confiné·es dans une identité. Cela ne ferme pas tout ce que nous pouvons devenir.
Nos croyances et nos ajustements créateurs
Nos expériences laissent des traces. Elles participent à construire nos représentations de nous-mêmes, des autres et du monde.
Elles peuvent aussi donner naissance à des croyances : je dois être fort·e ; je ne peux compter que sur moi ; il faut que je sois parfait·e ; si je dis ce que je pense, je ne serai plus aimé·e (et tellement d’autres encore…).
Les croyances peuvent venir de comportements qui ont pu avoir du sens à un moment de notre vie. Des comportements, des mécanismes de protection qui nous ont aidé·es à nous adapter à notre environnement, à traverser une situation difficile ou simplement à continuer à avancer.
Le mot ”créateur” est important parce qu’il rappelle que nos façons de faire sont souvent le résultat de réponses inventives.
En Gestalt-thérapie, on parle d’ajustement créateur. C’est ce qui nous a permis, dans une situation donnée, de nous adapter à ce qui était là. Le mot ”créateur” est important parce qu’il rappelle que nos façons de faire sont souvent le résultat de réponses inventives. Elles ne sont pas des erreurs ou des dysfonctionnements mais un mécanisme d’adaptation à l’environnement.
Le problème, c’est quand cette adaptation, utile, voire parfois vitale hier, devient nettement moins ajustée aujourd’hui. Ce qui m’a protégé·e à un moment de ma vie peut, des années plus tard, ne plus rien apporter de bon mais entraver ma liberté, voire générer de la souffrance. Et c’est parfois là que quelque chose se bloque : une croyance, une réaction, une manière d’entrer en relation se répète alors même que la situation a changé.
Accepter le paradoxe, l’observer avec douceur, c’est déjà porter sur soi un autre regard. Un regard plus tranquille, plus bienveillant, moins parasité par les attentes, les exigences et les jugements.
Accepter toutes ses parts ne veut pas dire tout conserver
Accueillir la multiplicité ne signifie pas pour autant que tout doit rester exactement comme avant, à l’image de couches qui se sédimentent et se fossilisent.
Un travail thérapeutique peut alors s’avérer utile : questionner ce que chacune de mes parts a vécu, comprendre ce qui l’a construite, identifier ce qu’elle a mis en place pour s’ajuster à son environnement et se protéger, ce qui lui a permis d’avancer ; regarder les blocages, les répétitions, les croyances qui se sont installées.
Et, peu à peu, faire le tri, car accepter toutes ses parts ne veut pas forcément dire tout conserver.

Laisser ce qui nous a aidé·es à un moment de notre vie et qui aujourd’hui nous entrave. Ce qui était autrefois un ajustement peut ne plus l’être. Et le reconnaître ne veut pas dire rejeter ou nier cette part de soi. Au contraire. Ce peut être l’occasion de la remercier d’avoir été là pour nous protéger et lui permettre de se transformer, de s’actualiser.
C’est à partir de cet endroit-là que le mouvement devient possible, pour aller vers quelque chose de plus fluide et de plus aligné.
Faire une place à toutes nos matriochkas
Aujourd’hui, je me sens plus tranquille avec qui je suis, j’ai compris qu’il n’y en avait pas un moi ”pur” caché derrière toutes mes parts : la petite fille, l’adolescente, la jeune femme, l’amoureuse, la mère, la femme que je suis devenue aujourd’hui. Et puis celle qui doute et celle qui ose, celle qui a besoin de solitude et celle qui cherche le lien, celle qui se sent aussi puissante qu’une reine du monde et celle pétrie d’angoisses en fusion avec son canapé.
Elles ne sont pas toutes sur la même longueur d’onde, pas forcément d’accord entre elles. Elles n’ont pas les mêmes besoins, ni les mêmes envies, ni les mêmes peurs, mais je les accueille toutes avec gratitude car ce sont elles qui font que je suis moi et personne d’autre.
C’est ça aussi être soi : faire une place à toutes ses matriochkas, partir de ce qui nous a construit·es et aller vers ce qui nous porte, ce qui nous anime et nous fait grandir aujourd’hui.
Frédérique
Ressources
– La Gestalt, une thérapie de contact. Serge Ginger avec la collaboration de Anne Ginger. Hommes & Groupes Éditeurs, 1987
– Comprendre et pratiquer la Gestalt-thérapie, 2e édition. Chantal Masquelier-Savatier. InterEditions, 2015
*Les prénoms ont été modifiés
Crédits photographiques
Bandeau et vignette : Simon Hurry / Unsplash
Enfant qui grimace : Chris J. Davis / Unsplash
Chemin : Jamie Ginsberg / Unsplash
Femme qui saute : Laurie-Anne Robert / Unsplash
Matriochkas bleues : ma pomme
Cairn : Joey Lai / Unsplash